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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 11:52
le-manoir-aux-esprits
Le manoir aux esprits
de Pierre Brulhet

 

Editions Juste Pour Lire

Littérature Jeunesse

226 pages

12€

 

 

Quatrième de couverture :

 

Armand Lombre est architecte. Son existence bien tranquille va être chamboulée par un héritage inattendu : un manoir normand en ruine. Pourtant aucun lien de parenté ne le rattache à cette demeure.

Qui est donc cet étrange notaire ? Qui sont « ses ancêtres » qui ont habité dans ce manoir ? Que cherchent à lui dire ces murs ? Mais est-il vraiment ce qu’il croit être ?

Les catacombes de Paris, les 8000 momies de Palerme, Istanbul, la Côte d’Ivoire… Autant de
voyages qui le mèneront à une vérité stupéfiante.

 

interviewpierrebrulhet.jpgL'auteur :

Pierre Brulhet est né en 1971.

Architecte, il vit et travaille à Paris.

Après 14 ans d'une enfance africaine, il revient en France pour terminer ses études. Auteur de poèmes fantastiques, de nouvelles et d'un conte gothique L'Enfant du Cimetière remarqué par la critique. Le Manoir aux Esprits est son premier roman.

 

 

site de l'auteur : http://www.pierre-brulhet.com/

 

Interview de l'auteur sur Aléo Mâcon : http://s284283663.onlinehome.fr/pages/legendes.html

 

" Mon avis :

 

Armand est loin de s'épanouir aussi bien dans sa vie personnelle que dans son métier d'architecte. Jusqu'au soir où un notaire sonne à sa porte pour lui annoncer l'héritage d'un manoir en Normandie.

 

Apparemment aucun lien de parenté ne l'unit à Don Gurt, mort l'année de sa naissance. Pourtant il décide de s'y installer. Le manoir est en ruine, de nombreux travaux sont à prévoir mais cela ne lui fait pas peur.

 

Un soir, il s'installe au salon pour écrire une lettre à sa mère mais son bras ne répond plus et pourtant le stylo file tout seul sur la page blanche. Un certain "S" est entré en communication avec lui pour lui demander de réunir au manoir les reliques des six précédents propriétaires. L'esprit lui indique aussi l'emplacement d'or dans le manoir qui lui permettra de rénover le manoir et de faire construire le caveau qui réunira les reliques des ancêtres. Mais dans quel but ?

 

Accompagné d'Elisabeth, sa quête va le mener des catacombes de Paris à Palerme en passant par la Côte d'Ivoire ou Istanbul, Armand va partir à la recherche des six reliques.

 

L’écriture est simple mais efficace et le suspens vous tient jusqu’au bout de l’histoire. Pour ma part, j’ai adoré ce moment lecture et j’avoue avoir dévoré ce livre en une soirée tellement il me tenait en haleine.

 

Je ne peux que recommander « Le manoir aux esprits » de Pierre Brulhet.

 

Pierre Brulhet nous avait enchantés avec L'enfant du cimetière, le voici de retour avec des esprits plus démoniaques. Les fantômes sont les protagonistes de ce récit dans lequel l'auteur flirte entre le fantastique et le gothique. Alternativement on a l'aventure que vivent Armand et Elisabeth mais aussi des fragments de vie (ou plutôt de mort devrais-je dire) des six ex-propriétaires du manoir. Frissons et suspens garanti jusqu'aux dernières lignes."

 

Note : 4.5/5

 

 

Extrait du Manoir aux Esprits :


1.

Armand Lombre entendait ses propres pas résonner sur le trottoir. Il évitait tant qu’il le pouvait les nombreuses flaques d’eau qui grandissaient, noires, froides sous la pluie battante de cette fin d’après-midi. Armand grelottait dans son manteau ruisselant. Il maudissait cet hiver qui n’en finissait pas. La nuit arrivait rapidement. Il n’y avait déjà presque plus personne dans les rues. Les lampadaires s’allumèrent d’un coup et Armand vit la petite épicerie au coin de la rue, à trois pas de chez lui. Il fit halte comme chaque jour et prit une bouteille de coca, un plat surgelé et quelques friandises. En passant à la caisse, il se rappela qu’il n’avait plus un sou en poche.

– Pas de chance…

– Ce n’est pas grave Monsieur Lombre. Vous me payerez demain.

– Merci Louis.

***

Armand referma la porte qui claqua derrière lui, happée par un courant d’air. Il se défit rapidement de son manteau, l’accrocha près du radiateur de l’entrée et entra dans la cuisine pour déposer ses courses sur la table en coin à demi rabattue. Il lança un rapide coup d’œil sur son courrier, le jeta sur la table, et sortit un verre du lave-vaisselle. Il le remplit à ras bord de coca et se vautra dans le fauteuil du salon. Quelle vie de merde ! Un petit boulot tranquille, dans une ville tranquille – trop tranquille. Oh il n’avait pas à se plaindre de son travail. Armand était architecte pour le compte de l’État. Pas très bien payé certes, mais il avait la sécurité de l’emploi. Et cela, jusqu’à aujourd’hui, n’avait pas de prix. Il se rendait compte qu’il était prisonnier dans la forteresse même qu’il s’était bâtie. Il ne voyait personne, ou pas grand monde, n’était pas marié, n’avait pas de petite amie… Si, il y avait bien cette bibliothécaire de cette ville voisine. C’était une histoire trop compliquée de toute façon. En fait c’était lui qui était trop compliqué. Armand était à bout. Il fallait qu’il se passe quelque chose.

Il finit son verre et se leva jusqu’à la fenêtre donnant sur la rue, deux étages en dessous. Il pleuvait toujours et les rares voitures qui passaient, renvoyaient des flashs éblouissants sur le magasin de miroirs, en bas à gauche, avant l’abribus. Une lettre… Armand posa son verre sur le téléviseur et retourna dans la cuisine. Il éplucha son courrier et comprit pourquoi il avait regagné la cuisine. Une lettre, une écriture singulière, dans une encre noire, directement adressée à lui.

– Quelqu’un qui pense à moi.

Ce n’était pas l’écriture de sa mère ou celle d’Élisabeth, la bibliothécaire. Armand, titillé par la curiosité, déchira l’enveloppe. Il lut d’un trait la lettre, la relut, puis la relut encore une fois. Ses mains tremblaient. Il serra légèrement ses poings, froissant la lettre, levant les yeux au plafond.

– Je n’arrive pas à y croire.

Un sourire à peine visible se dessina sur ses lèvres. En en-tête de la lettre, il y avait le nom d’un certain Mac Gothum, notaire anglais. Il lui annonçait qu’Armand avait touché un héritage. Aucune information sur ce bien. Rien non plus sur le donateur. À sa connaissance, il ne voyait personne de sa famille ni quelque oncle éloigné qui aurait pu faire ce don. Il était juste noté en bas de page, dans la dernière phrase, que le notaire arriverait dans quelques jours pour traiter directement de cette affaire avec lui.

Armand eut l’envie soudaine de partager cette nouvelle avec sa mère. Non, pas de précipitation. Il ne connaissait rien de cet héritage. Ce n’était peut-être après tout pas une si bonne chose que cela. Il avait peut-être hérité d’un vieux chien malade ou pis, d’une collection de serpents venimeux.

Trois coups à la porte. Silence. De nouveau, trois coups à la porte. Armand se tourna en direction de l’entrée. Il regarda sa montre. Vingt-deux heures passées. Qui pouvait bien venir à cette heure ?

Armand n’attendit pas un instant de plus et se précipita vers la porte d’entrée.

– Qui est là ? demanda-t-il en regardant par le judas. Il ne vit rien. Le noir absolu.

– Gothum, Maître Mac Gothum, dit une voix qui semblait lointaine.

– Pourquoi ne vous vois-je pas ? Le Mac Gothum que j’attends ne doit venir que la semaine prochaine.

Armand crut discerner un rire, mais il n’en était pas certain.

– Ne faites pas l’enfant. Vous voyez bien que la lumière du couloir ne fonctionne pas. Si je suis en avance, c’est parce que mon dernier rendez-vous a été annulé. Mais je ne vous en dirai pas plus, car je ne compte pas rester là toute la nuit dans le noir à vous parler.

Armand hésita un instant. Il était troublé par cette histoire de lumière qui ne fonctionnait pas. Il n’en croyait pas un mot. Pourtant, il n’avait d’autre choix que d’ouvrir la porte. Armand se rapprocha du presse-papiers posé sur la table basse à sa gauche, près du portemanteau et déverrouilla la porte en se tenant à distance. L’homme entra d’un pas mesuré. Son visage était affreusement pâle, les joues creusées, les yeux derrière de grosses lunettes rondes, anormalement enfoncés dans ses orbites. Il était vêtu d’un long imperméable sombre et d’un chapeau en feutre noir. Avec un tel aspect, on aurait pu le confondre avec un revenant. Il serrait dans sa main gauche un attaché-case usé sur les bords. Armand l’invita à le précéder et profita de ce qu’il ait le dos tourné pour vérifier l’interrupteur de la lumière du couloir. Le notaire avait dit vrai.

– Pourquoi vous aurais-je menti ? dit-il sans se retourner d’une voix posée, presque douce, avec un léger accent.

Armand, gêné, referma vite la porte et aida le notaire à retirer son imperméable.

– Il faut m’excuser, dit Armand. C’est que je vis seul. Et je n’ai pas beaucoup d’amis.

– Je comprends votre sentiment. Je suis un peu comme vous. Mais vous ne devriez pas être seul, vous êtes plutôt beau garçon, non ?

Armand se sentit confus.

– Pardonnez-moi, je vous fais rentrer et nous discutons là à l’entrée. Venez plutôt boire un verre dans le salon. Nous serons plus à l’aise pour parler. Jus de fruits, soda, alcool ?

– Juste un verre d’eau, merci.

Quand Armand revint de la cuisine avec un verre d’eau et un de coca, il vit le notaire assis les jambes serrées l’une contre l’autre, le regardant dans les yeux, comme si toute sa pensée devait converger en un point précis, une pensée précise. Armand éprouva un sentiment de malaise. Il n’aurait su dire pourquoi. Le notaire réajusta ses lunettes et ouvrit son attaché-case.

– Cela ne vous dérange pas si on baisse un peu la lumière ? Ces lumières artificielles me donnent la migraine.

– Non, bien entendu.

Armand posa sur la table basse les verres puis baissa d’un tiers l’halogène. Il s’assit sur le rocking-chair en face du notaire. Il remarqua pour la première fois les bandelettes autour du poignet droit du notaire. Il attendit poliment que Maître Mac Gothum prenne la parole.

– Vous savez, je me suis donné bien du mal pour vous retrouver.

– Ah oui ? Parlez-moi de cet héritage.

– C’est une histoire un peu compliquée. Je m’y suis moi-même fortement impliqué. Deux années de recherches auront finalement abouti.

Voyant Armand de plus en plus impatient, il sortit d’une chemise jaune, une photographie. Il la tendit sans plus attendre à Armand qui la saisit avec un léger tremblement d’excitation.

– Qu’est-ce que c’est… ?

– Vous voyez bien, c’est un manoir.

– Quoi ? Cette ruine ? C’est donc ça mon héritage ?

Le notaire le toisa d’un regard froid, presque méprisant.

– Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Ce manoir a une valeur inestimable.

– Une valeur sentimentale pour l’ancien propriétaire peut-être. Croyez-moi, je m’y connais en demeures et ce manoir ne vaut pas un clou. Mais parlez-moi de cet « oncle providentiel ». Ai-je au moins un lien de parenté avec lui ? Pourquoi moi ? Et où se trouve ce manoir ?

– Beaucoup de questions. Je vois que vous n’êtes pas si désintéressé que cela. Votre manoir se trouve dans un petit hameau du nom de Longeville. C’est à deux heures de route de la ville. C’est un endroit tranquille. La campagne et tout ce qui va avec.

– Vous êtes en train de me dire que ce manoir est une aubaine ?

– Le changement d’air vous fera le plus grand bien. Et à en juger par votre mine, je suis sûr de ne pas me tromper. Tenez, veuillez signer ici.

Il tendit l’acte de succession et un stylo noir à Armand. Il le lut et vit le nom du donateur. Avant de signer, il demanda :

– Des frais pour…

– Vous n’avez rien à payer pour cet héritage. Ni aujourd’hui, ni demain.

Armand décela un changement d’intonation dans la voix. Comme s’il lui cachait quelque chose. Mac Gothum semblait en savoir plus qu’il n’en laissait paraître sur cet héritage.

– Qui était Don Gurt ? Je ne connais personne dans ma famille qui ait un tel nom.

– C’est un parent très éloigné. C’était un aventurier, un explorateur, un commerçant. Son dernier lieu de résidence fut la Côte d’Ivoire. Vous connaissez ? Il ne fait aucun doute que vous êtes le seul héritier.

Armand resta sur sa faim.

– Et c’est tout… ?

Le notaire referma son attaché-case et se leva.

– Vous aurez toute l’occasion de lire les détails dans ce dossier quand vous serez seul, dit-il en remettant la chemise jaune à Armand. Il faut que je parte. J’ai pour habitude de me coucher tôt. Demain j’ai un train pour Londres aux aurores.

– Je vous accompagne jusqu’à la porte.

Il suivit le notaire qui remit son chapeau à l’entrée. Armand l’aida à remettre son imperméable partiellement sec. Le notaire lui tendit la main.

– Bonsoir Monsieur Lombre. Ce fut un plaisir que de traiter avec vous. Sachez profiter de cette opportunité.

Et sur ces derniers mots, il ouvrit la porte et sortit sans se retourner dans le noir.

Armand resta là, planté devant le seuil, son dossier jaune dans les mains. Quand il reprit ses esprits, il appuya sur l’interrupteur du couloir. Les appliques brillèrent d’une lumière blanche. Il verrouilla la porte et s’y adossa.

– C’est dingue cette histoire.


Don Gurt


Don Gurt leva les yeux vers le ciel. Il faisait nuit et pourtant sa montre indiquait à peine 19 heures en ce mois de juin. Et c’était ainsi tout le long de l’année, car situé près de l’équateur, la Côte d’Ivoire n’avait pratiquement pas de nuit plus longue que le jour. L’homme avait une superbe moustache blanche et portait une veste blanche tout comme son chapeau. Il marmonnait quelques injures et plongea sa main dans une poche en tripotant nerveusement quelque chose.

– Il semblerait que le temps se gâte Amidou. Pas une étoile dans le ciel. Et il fait lourd.

Amidou, son guide, vêtu d’une simple chemise bleu clair à manches courtes, d’un pantalon kaki et de tongs, regardait aussi les gros nuages qui s’amoncelaient jusqu’au bout de l’horizon.

– Ça c’est sûr Patron. Mais il ne faut pas t’inquiéter. J’ai tout ce qu’il faut pour se protéger dans la Jeep.

Le guide alla chercher les deux imperméables ainsi que les fusils.

– On peut y aller Patron.

– Tu es sûr de toi ?

– Oui Patron, Souleymane et son frère sont formels : depuis trois jours une lionne et ses petits sont près du marigot. Il n’y a pas de danger. Elle ne chasse plus. Elle souffre encore de sa blessure à la cuisse.

– Dommage que je l’ai loupée ce jour-là, dit Don Gurt. Ce soir, je vais apaiser ses souffrances.

Amidou semblait embarrassé.

– Et que fera-t-on des deux lionceaux ?

– T’en feras ce que t’en veux Amidou.

Don nettoya son fusil et le chargea. Le guide en fit autant.

– La lampe torche, lança Don.

– Pas d’inquiétude Patron. Je l’ai avec moi.

Don se sentait nerveux. Quelque chose clochait. Son intuition le trompait rarement. Il avait l’impression d’être épié.

– Tu es sûr qu’ils n’ont vu aucune trace du mâle ?

– Affirmatif Patron.

Il maugréa quelque chose entre ses lèvres avant de passer devant le guide.

– Bon, allons-y.

Une forêt de kapokiers s’ouvrait devant eux. Avant d’y pénétrer, Don jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Il vit Amidou, le fusil en bandoulière, mâchouillant un morceau de bois. La lune avait disparu et les étoiles s’évanouirent une à une. Un éclair jaillit dans le lointain, puis un craquement. Des ombres déployèrent leurs ailes dans le ciel et passèrent au-dessus de la tête des chasseurs pour mourir dans la forêt.

– Tu entends ? demanda Don.

– Quoi, le tonnerre ?

– Non Amidou. Juste après...

– Je n’entends rien Patron.

– Justement, ce silence. Ce n’est pas normal.

– On rentre alors ?

– Es-tu en train d’insinuer que je suis un trouillard ? Jamais de la vie ! Je veux la peau de cette bête et je l’aurai. Une occasion comme celle-là ne se représentera pas.

Sur ce, il entra dans la forêt. L’obscurité était totale. Don devina la présence d’Amidou derrière lui. Le faisceau de lumière balaya la cime des kapokiers. Don ne put s’empêcher d’admirer ces vieux sages immobiles aux bras noueux, tordus dans une souffrance silencieuse. Combien de décennies avaient-ils ? Combien de chasseurs avaient-ils bien pu voir passer ? Avaient-ils quelque pouvoir de bienveillance sur eux ? Il n’en savait rien et ne le saurait probablement jamais. C’est avec regret qu’il sortit de sa contemplation, par un simple battement de cil. Son regard redevint dur et fixa le guide.

– J’espère que tu ne te trompes pas.

– Non Patron, je t’assure. Tu traverses la forêt et tu trouves le marigot à la sortie. Les kapokiers assureront notre discrétion et nous aurons tout le temps d’observer la lionne.

– Je ne vais pas y passer la nuit. Dès que je verrai la femelle, je viserai.

– Je comprends Patron, mais le proverbe dit que le crocodile ne mange pas la gazelle à son premier regard.

– Que me chantes-tu là ? s’étonna Don. Encore un de tes fameux proverbes... Je me demande parfois si tu ne les inventes pas.

– Je suis bien obligé, car je n’arrive pas à me souvenir de ceux que j’entends.

– Écoute, je n’ai pas l’intention de discutailler avec toi de proverbes toute la nuit. Je ne veux pas traîner ici. Je ne la sens pas cette soirée. Passe-moi ta lampe torche. On n’y voit rien devant.

Les deux hommes reprirent leur marche alors que le ciel grondait au-dessus de la forêt. Don serrait nerveusement « l’objet » dans la poche de sa veste. Ils entendirent la pluie tomber, mais la forêt était si dense qu’elle brisait les gouttes de pluie dans leur chute, qui se mettaient à ruisseler comme des rivières verticales le long des branches et des troncs. Enfin, ils arrivèrent à la lisière de la forêt. Don éteignit la lampe torche et en dépit de la faible luminosité de la nuit, il vit le marigot à moins de vingt mètres. Il fit aussitôt signe au guide de faire le moins de bruit possible. Sur une branche basse d’un arbre mort dont les racines plongeaient dans l’eau sombre et agitée, une belle lionne et ses deux petits dormaient tranquillement.

– Amidou, est-ce que tu la vois ?

– Oui Patron. Le vent est en notre faveur et la forêt nous rend invisibles.

– Alors, il n’y a pas un instant à perdre.

Don Gurt mit en joue. Amidou serra nerveusement son fusil posé tout contre lui. Il sursauta quand un éclair très proche déchira le ciel en une lumière vive et un bruit puissant. Don, lui, n’avait pas bronché. La lionne se réveilla, mais replongea presque aussitôt son museau dans ses pattes.

– Hé, hé..., rit doucement Don. Elle ne se doute de rien et ne se verra même pas mourir.

Il la tenait en joue. Son doigt pressa lentement sur la détente. Soudain un craquement étourdissant transforma la nuit en plein jour. Le canon explosa en même temps que l’éclair frappa le sol à quelques mètres de Don. Le chasseur hurla en lâchant son fusil. Il tomba sur les genoux, les mains pressées sur les tempes. Le guide se tenait péniblement à son fusil et semblait étourdi. La lionne et les lionceaux se réveillèrent définitivement et prenant peur, s’enfuirent vers le nord.

– Patron ! appela Amidou. Patron, je n’entends plus rien !

Don ouvrit les yeux. Un monde noir, un monde de silence l’entourait. Et puis dans les ténèbres, une lumière apparut. D’abord lointaine, à peine visible, mais elle se rapprochait en même temps que la voix venue d’outre-tombe.

« Viens... Viens... » disait la créature, douce, chaude, féminine.

– Je ne peux pas, dit Don, les yeux gonflés de larmes. Je voudrais tellement vous suivre, Madame, mais je suis aveugle.

« Il te suffit d’écouter ma voix et de suivre ma lumière. Elles seront tes guides Don, mon pauvre Don... »

Amidou reprit lentement ses esprits. Ses tympans le faisaient atrocement souffrir. Les nuages dans le ciel avaient disparu en même temps que la lionne et les lionceaux. La nuit était claire et calme. Il vit Don se lever, se retourner et marcher vers la forêt. Il parlait tout seul, les yeux grands ouverts, ses yeux blancs ruisselants de larmes.

– Patron, mais que fais-tu là ?

Il voulut l’arrêter, mais une force invisible le plaqua contre un kapokier. Le guide cria à pleins poumons :

– N’allez pas par là Patron ! Patron écoutez- moi !

Mais c’était comme hurler dans le désert. Don était dans un autre monde, celui des Esprits. Le chasseur marchait tel un somnambule vers la lumière qui grandissait. Il vit alors une Dame d’une beauté sans pareille. Sa peau laiteuse et transparente était à peine voilée par une robe pâle qui semblait habitée par des remous invisibles. Son visage était si proche à présent que Don aurait pu l’embrasser. Il ouvrit les mains pour la prendre et ferma les paupières en approchant ses lèvres contre cette bouche parfumée, sucrée. Mais ce parfum se transforma en une exhalaison de soufre. Ses lèvres se posèrent sur du marbre glacé. Il recula et ouvrit les yeux. Les lèvres de la créature étaient deux serpents et de sa bouche sortaient des larves gluantes et rouges, qui vomissaient du sang. Don voulut s’enfuir, mais il était trop tard. Il avait embrassé la mort et elle l’entraînait dans son monde souterrain.

Amidou arriva haletant jusqu’au piège des braconniers : un trou de trois mètres de profondeur avec des pieux acérés. Don Gurt était là, gisant, le flanc et le bras gauche embrochés.


[...]

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